Je suis devant le fameux lycée. Râaa... Tout le monde me regarde !
Du calme Lola, c'est normal. C'est toi qui a choisi de t'habiller comme ça. Tu aurais pu mettre un simple jean et un T-shirt au lieu de te la jouer rebelle. Maintenant assume !
Très bien... J'assume et garde la tête haute.
J'ai besoin de fumer là. Je fouille dans mon sac. Je trouve mon briquet. C'est déjà ça. Non, ne me dites pas que j'ai oublié mon paquet de cigarettes dans ma chambre. Et merde ! D'ordinaire, je serais aller taxer à un inconnu et, hautaine, je l'aurais très bien convaincu, mais là...
Je rentre dans le lycée sous de nombreux sifflements que je fais mine de ne pas entendre.
J'arrive dans le hall, quelque peu délabré. En tant que nouvelle élève, je suis censée me présenter au bureau du CPE. Même pas besoin de demander qu'un homme d'au moins deux têtes de plus que moi, brun avec une moustache, m'interpelle :
- Lola Marie ?
- C'est moi mais comment connaissez-vous mon nom ?
- Je me présente, M Leprou, Conseiller Principal d'Éducation. Mon collège dans votre précédent lycée m'a... beaucoup parlé de vous. Je préfère vous prévenir, si nous ne dirons rien sur votre tenue, vos camarades ne se priveront pas de ce plaisir aussi à l'avenir, je vous conseillerai d'adopter un style un peu plus... soft.
- Je m'habille comme je veux Monsieur Leprou, grince-je.
Non mais pour qui il se prend pour me donner des conseils comme ça !
Même si je pense qu'il a sans doute raison...
- C'est à vos risques et périls. Enfin ! Je vais vous conduire à votre salle de classe. Suivez-moi.
Le CPE se retourne et se dirige vers un couloir. Je le suis en soupirant.
Nous croisons beaucoup de monde. Je garde les yeux baissés pour ne pas avoir à les voir.
- C'est ici. Le cours a déjà commencé. Je vous laisse. Bonne chance, vous en aurez besoin., conclut le grand brun en m'observant une dernière fois.
Je me retrouve seule face à la porte jaunâtre couverte de graffitis.
Allez ma petite Lola ! Quand faut y aller, faut y aller !
Je pousse la porte. Tous les regards se tournent vers moi et le silence se fait dans la salle de classe. La prof, une jeune femme rousse habillée en bleu écarquille les yeux en me détaillant.
- Qui êtes-vous ?
- Euh..., bafouille-je, La nouvelle... Lola... Lola Marie...
- Ah !, s'exclame la prof, Je ne vous imaginais pas du tout comme ça.
- Une nouvelle ? C'est pas une pute paumée ? gueule un grand black hip-hop au fond de la classe en touchant sa casquette blanche.
- Ouais tu prends combien ? complète son sosie blanc à côté de lui.
Je décide de faire comme d'habitude :
- C'est 100 000 yens la nuit.
- 100 000 quoi ?! demande le black au T-shirt trois fois trop grand pour lui.
Putain quel inculte ! Enfin à quoi je m'attendais moi ? À ce qu'ils lisent des mangas ? Je suis vraiment naïve moi.
La prof décide de reprendre la parole.
- Bienvenue Lola. Je suis Mademoiselle Papillon, ta professeur de Français. J'espère que tu parviendras facilement à t'intégrer dans la classe et le lycée.
Elle est gentille ! Pour m'intégrer c'est plutôt mal barré !
- Veux-tu aller t'asseoir ? fait-elle en m'indiquant une place vide au premier rang.
Je soupire et m'installe à cette place. Je suis à côté d'une fille en slim, talons aiguilles et T-shirt blanc –un peu- décolleté. Elle me regarde d'un air dégoûté.
Non mais je l'emmerde la p'tite fashion !Qu'elle aille se faire voir cette salope !
Mais je dois garder mon calme.
La prof commence son cours. Pas grand monde ne l'écoute. J'essaye de suivre mais renonce vite devant l'impossibilité de la chose. En effet, ma voisine est un véritable moulin à paroles et ne cherche même pas à chuchoter avec ses amies de derrière.
Je commence alors à écrire.
Écrire, ça fait parti de ma vie. J'écrivais des chansons pour notre groupe. Avant.
Soudain, la prof ma tire de ma transe.
- Lola ! Je peux savoir ce que tu fais ? Ça fait cinq fois que je t'appelle !
- Je... J'écrivais., rougis-je.
La classe hurle de rire.
- Très drôle. On peu dire que vous faites une arrivée fracassante mademoiselle ! Passez-moi votre cahier !
- Je...
- Allez !
Je lui tends mes feuilles. Elle lit en silence. Ses yeux bougent dans tous les sens. Elle me fixe droit dans les yeux, comme si elle cherchait à comprendre. Elle me rend enfin mes textes.
- Vous viendrez me voir à la fin de l'heure., conclut-elle
C'est sûr. C'est dans la poche ! Elle est dingue de mon texte, ça se voit. C'est sûr que « si ton sang continue de couler, je sais que ton c½ur a cessé de saigner » ça a dû lui mettre une claque. Surtout qu'elle ne doit pas souvent rencontrer des élèves sachant écrire ici.
J'attends la fin du cours avec impatience.
Enfin, la sonnerie retentit. Mais personne ne se lève aussi je demande à ma voisine :
- Pourquoi tout le monde reste assis ?
- On a deux heures, la gothique !
- Emo s'il te plait, précise-je.
- C'est quoi la différence ?, demande la blonde en levant les yeux au ciel.
- Je suis émotionnelle., informe-je.
- Si tu veux la emo., conclut la fille en reprenant sa conversation avec ses copines.
Je me gratte la tête. Finalement ce n'est pas si terrible que ça. Elle m'a parlé. Soudain, je sens quelque chose tomber dans mes cheveux.
C'est un bout de papier roulé en boule. Je le défroisse.
« Slt moi C Selim. Je suis le rebeux a coté du blak ki ta insulté tout a l'heur (...) »
Je tourne la tête vers le fond de la classe. Effectivement il y a un mec typé arabe qui me sourit.
Je continue ma lecture.
« (...) Dsl si mes potes sont coincés. On aime pas les gens bizarre ici. Moi tu m'étonne. Je te trouve super bornée pour venir fringuée comme ça. Je voudrais + faire connaissance. Retrouve-moi à la pause. Je serai devant le bahut pour fumer. »
Je souris. Tout va bien !
Je me retourne une nouvelle fois vers Selim et lui fait un clin d'½il pour lui faire comprendre mon accord.
Je profite du reste de l'heure pour recopier l'emploi du temps de ma voisine qui s'appelle Sandra.
La fin de la deuxième heure sonne, mais je ne peux pas sortir tout de suite. Je dois voir la prof. Je m'approche du bureau.
- Lola. C'est toi qui a écrit ce que j'ai lu ?
- Bien sûr.
- C'est très beau, Lola. Tu aimes écrire ?
- C'est ma seconde drogue après la musique. En fait, à l'origine j'écrivais les paroles de chansons qu'on faisait avec mon groupe.
La femme rousse hoche la tête.
- Même si c'est un peu sombre, je trouve que tu as du talent. J'aimerais beaucoup lire d'autres de tes textes.
- Je peux vous donner mon site Internet. Tout est dessus, propose-je.
- Oui je veux bien.
Je griffonne l'adresse sur un bout de papier et le tends à cette prof décidément étrange.
- Merci. Au revoir Lola.
- Au revoir.
Je quitte la pièce. Mais c'est que tout se passe comme sur des roulettes ! Pourquoi je me faisais du souci ? C'est super cool en fait !
Je me dépêche de retrouver Selim. Manque de bol, il est au milieu d'une bande de mecs peu sympathiques. Mais il vient tout de même vers moi. Il n'est pas habillé comme les autres et n'a pas l'aspect d'un gros rappeur ou tecktonik. Jean, T-shirt rouge, baskets : tout ce qu'il y a de plus normal. Je décide de parler la première.
- Je peux te taxer une clope ?
- S'tu veux., marmonne le brun en me donnant une des siennes.
Je l'allume et tire une grande bouffée.
- Tu viens d'où ? me demande-t-il.
Mais c'était trop beau, trop facile.
Les remarques commencent à fuser de toute part. Je ne peux même pas les écrire tant elles sont désobligeantes.
Quelqu'un me tire les cheveux. Je le gifle tellement fort qu'il est contraint de tourner la tête. Une lueur de haine s'allume dans ses yeux. Je déglutis.
Selim s'interpose :
- Arrêtez ! Elle est nouvelle ! laissez-lui un peu de temps !
Les autres se calment. Le brun me glisse :
- Tu ferais mieux de partir. Mais on se retrouve ce soir derrière le lycée, okay ?
- Ui..., accepte-je sans réfléchir.
Je retraverse la cour du lycée. Je ne supporte pas ces regards. Ce ne sont pas ceux que je connais : admiratifs, étonnés, choqués mais d'autres bien plus désagréable : dégoûtés, méprisants, écoeurés. Mes jambes manquent de me lâcher, mais je parviens à garder la tête haute. On ne fait pas plier Lola La Emo comme ça !
Malgré mon orgueil, je me réfugie dans les toilettes. Je m'enferme dans l'une des seules cabines fermant à clé.
Je reste debout contre la porte à essayer de me vider l'esprit et me laver de ces regards abominables sur mon corps si parfait.
Soudain, j'entends des voix. Je tends l'oreille.
- T'as vu la nouvelle ?
- La nana habillée n'importe comment en bleu et noir ? Comment j'aurais pu pas la voir !
- Elle est dans ma classe. Elle était même à côté de moi en Français. C'est une emo émotionnelle !
- C'est quoi ça ?
- C'est comme gothique.
- Tu veux dire qu'elle adore le diable ! Ah mon Dieu !
- Et on dit qu'ils se coupent au cutter et boivent leur sang après !
- Et qu'ils ont des rats dans leur lit.
- Beurk !
J'ai envie de vomir. Elles sont stupides. Je ne suis pas comme ça...
Je m'accroupis et met ma tête entre mes genoux. Les larmes coulent toutes seules. Jamais je n'aurais pu penser que la différence vestimentaire pût être aussi difficile à vivre. Enfin, c'est aussi une différence idéologique. Des insultes, bien sûr que j'en ai déjà reçues ! Mais pas comme ça. Pas autant...
Je n'ai jamais été seule jusqu'à présent. J'étais toujours bien entourée.
Je cherche les solutions à mon problème. Mis à part renoncer à mon style, je ne vois pas.
J'entends la sonnerie. J'ai Maths. Il faut que je me relève. J'essuie mes larmes et sort de la cabine.
Je suis seule.
Je me regarde dans le miroir brisé au-dessus du lavabo. Du noir a coulé sur mes joues. Je me lave le visage, remet ma frange et me redresse.
Allez Lola, ne te laisse pas abattre ! Tu pleureras ce soir.
Je sors des toilettes et me retrouve dans un couloir. Les lycéens passent en me regardant sans gêne. Je cherche à me repérer sans grande réussite. Heureusement, j'aperçois Sandra et d'autres filles de ma classe. Sans doute celles qui parlaient de moi dans les toilettes... Je les suis de loin en me faisant –un peu- marché dessus et –un peu- insulté, mais je parviens finalement à la salle de classe.
Comme prévu, les yeux du prof de maths, un petit vieux dégarni, lui sortent de la tête. Je garde le visage vers le sol sous les quelques remarques des garçons. Je m'installe au premier rang.
- Non, non Selim ! Au premier rang ! tiens, à côté de notre nouvelle.
Ses copains ricanent pendant que le brun vient à côté de moi.
Ainsi c'est une punition d'être mon voisin de table ? Il y a quelques jours, les profs interdisaient cette place convoitée.
Le garçon évite mon regard. Tu m'étonnes ! Après tout c'est de sa faute si j'ai été humilié ! Enfin ne soyons pas trop dure, il a quand même empêcher les autres de me taper.
Le cours commence sans que nous n'échangions le moindre mot.
Sur le tableau débute alors la danse macabre des valeurs absolues, paralysant mon pauvre cerveau.
- Lola... souffle mon voisin.
- Selim ! Taisez-vous !
Le professeur a immédiatement réagi. Il semble avoir de l'entraînement pour entendre et identifier le plus petit chuchotement. Aussi Selim commence à écrire sur ma feuille.
« Dsl pour tout à l'heure »
« C'est pas grave »
« Si c'est grave. Tu t'es fait insulter »
« Je suis habituée »
« Il vaut peut-être mieux qu'on évite de se voir au lycée. J'ai une réputation à tenir »
« Je comprends »
Parce que ça nuit à la réputation d'être avec moi ? Décidément je vais avoir du mal à m'habituer.
« Tu me passes ton numéro de portable ? »
J'hésite. Après tout je ne le connais pas. Et s'il filait mon numéro à n'importe qui ? In me suffit d'être insulté, je n'ai aucunement besoin d'être harcelé en plus. Malgré tout, je décide de lui faire confiance. Au point où j'en suis, je ne peux que prendre des risques.
« 06.69.06.43.69. »
Je ris toute seule. Mon numéro me fait toujours rire. Deux fois « 69 » faut le faire !
Selim me donne le sien.
Je l'interroge.
« Tu crois qu'il faut que je m'habille autrement ? »
« Je n'en sais rien. Mais... Tu ferais mieux d'éviter la jupe et les résilles. C'est stylé mais on peut te comparer à une pute »
Je me mords les lèvres. Ça ne m'avait même pas effleuré l'esprit. Je suis tellement habitée à être en jupe que j'avais oublié que je pouvais paraître provocante.
Je commence à jouer avec ma petite boule sur la langue.
« T'as un piercing sur la langue ? Trop cool ! »
« J'ai aussi l'arcade et les oreilles »
Je soulève ma frange pour lui monter l'anneau entourant mon sourcil et mes cheveux pour dévoiler mes oreilles percées de toute part.
« Ça fait mal ? »
« La langue oui. Je suis tatouée aussi » À ça ! J'en suis fière ! J'en ai souffert !
Je dénude mon épaule sur laquelle sept petites étoiles en suivent courbe et descendent sur le haut de mon bras.
Je vois que ça l'impressionne la petite racaille !
« Ça marche toujours pour ce soir ? »
« Ouais » confirme-je « À quelle heure ? »
« Juste après les cours. À 16h »
« Ok »
La sonnerie me fait sursauter. Je range mes affaires et quitte la salle de classe. Je ne sais pas trop si je dois rentrer chez moi ou pas. Il faudrait peut-être que j'essaye de faire « ami-ami » avec les filles de ma classe mais je ne suis pas habituée à aller vers les autres. D'ordinaire ce sont toujours les autres qui viennent vers moi. Et puis après ce que j'ai entendu... Même si je ne peux pas les blâmer de leur ignorance. Car oui, certains sont comme ça mais pas moi, pas moi...
Tant pis, je rentre chez moi ! J'ai besoin de décompresser.